Regard Horizontal sur la Fraîcheur de l'Espace : Une étude géocritique des peintures de Jalaleddin Mashmooli
نگاهی افق به طراوت فضا: نگاهی به نقاشیهای جلال مشمولی
Author
Sohrab Ahmadi(سهراب احمدی)
Art Critic, Curator, Semiotician & Researcher in Psychoanalytic & Spatial Criticism
Par Sohrab Ahmadi - Critique d'art, sémiotique, chercheur et commissaire d'exposition

Concepts clés
Géocritique (Bertrand Westphal), Multifocalité, Plurisensorialité, Structure Rhizomatique, Regard Horizontal.
Introduction
Les événements de la première moitié du XXe siècle ont conduit à une réévaluation majeure de la notion d'espace. Longtemps subordonné au temps chronologique linéaire, l'espace est devenu un réceptacle qualitatif pour le temps et la présence humaine. Sous l'impulsion de linguistes tels que Jean-Claude Coquet (1997), l'acte d'énonciation est désormais envisagé dans sa manière d'« être au monde » à travers l'expérience de la perception et du langage.
La relation entre espace, lieu et subjectivité a ainsi ouvert de nouvelles voies théoriques, notamment en France au cours des années 1960 à 1980, débouchant d'une part sur la « critique de l'imaginaire » et d'autre part sur la « géocritique » fondée par Bertrand Westphal. Cette approche universitaire étudie le substrat géographique où l'œuvre prend forme, lieu de polyphonie, d'altérité et de fusion entre sujet et objet.
En Iran, Jalaleddin Mashmooli incarne une posture singulière : loin des structures urbaines tentaculaires, son œuvre est ancrée dans l'expérience vécue du paysage naturel, du village de Kotena et de la rivière Siah-Rood.
1. La Multifocalité et le Regard Embarqué
La géocritique privilégie une lecture multifocale, combinant le regard endogène (intérieur) et exogène (extérieur). Chez Mashmooli, le regard interne découle de son enfance et de son ancrage intime dans la nature rurale. Dans des séries majeures telles que Les Garçons de Siah-Rood (Boys of Siah-Rood), Toute mon enfance au village ou La Fille de M. Hossein, l'artiste ne se contente pas d'observer à la manière des voyagistes occidentaux du XIXe siècle ; il est un sujet agissant et fusionné avec l'environnement.
Le corps représenté devient ce que les critiques nomment le « corps unifié », où les forces kinesthésiques et sensorielles sont entièrement dédiées à la perception du paysage. Le regard circule entre les figures humaines, l'animal (notamment le bovin, motif récurrent à forte valeur symbolique) et la nature, créant un espace interactif où chaque point de vue génère du sens.
2. La Plurisensorialité ou l'Empire des Sens
Conformément aux théories de Bertrand Westphal (2011), la perception géographique n'est pas uniquement visuelle ; elle engage la totalité des sens. La peinture de Mashmooli utilise la vision pour stimuler l'ouïe, l'odorat et le toucher :
Synesthésie et Rythme Auditif
La répétition des motifs et des nuances chromatiques (notamment l'intensité des verts dans la série « Shalizar ») traduit le silence, les murmures d'eau et les résonances profondes du monde rural.
L'Euphorie Haptique
L'accumulation d'énergie colorée et la matérialité de la peinture créent une sensation d'« euphorie » sensorielle, instaurant une relation de confiance et d'apaisement entre le spectateur et l'horizon.
La Poussée Rhizomatique
Dans la série « Fleurs de Colchique » (Colchicum Series), la croissance des fleurs échappe à la structure pyramidale classique. Inspirée de la notion de rhizome formulée par Gilles Deleuze et Félix Guattari (1980), la pousse s'effectue horizontalement sous la terre. Les éléments hétérogènes se développent ensemble, dépassant le romantisme esthétisant pour révéler la force intrinsèque du sol rural.
3. La Stratigraphie Temporelle et la Primauté de l'Horizontalité
Chaque espace est constitué de strates superposées, à l'image d'un feuilletage temporel (Henri Lefebvre, Bertrand Westphal). Mashmooli saisit l'instant pictural comme un nœud où le passé remémoré et le présent vécu s'interpénètrent :
Rupture de l'Homogénéité Urbaine
Contrairement à la rigueur géométrique et politique des espaces urbains, l'espace rural de Mashmooli conserve sa fraîcheur, sa multiplicité et sa vulnérabilité (marquée parfois par l'intrusion de la tragédie, comme la mort d'un poisson ou la mémoire des crues).
Refus de la Domination Verticale
Les lignes verticales et les vues aériennes expriment historiquement la volonté de domination de l'homme sur la nature. Au contraire, Mashmooli privilégie une perspective frontale et horizontale. Dans la série « Shalizar » (Rizières), l'espace est apprécié à hauteur d'homme, traduisant une posture d'humilité, d'écoute et de coexistence harmonieuse avec le vivant.
Conclusion
Jalaleddin Mashmooli cherche à restaurer le lien brisé entre culture et nature. Son œuvre démontre que l'homme contemporain n'est pas seulement situé dans la nature, mais qu'il « pense avec elle » (Michel Collot, 2011). En privilégiant une posture d'habitation poétique et un regard horizontal, sa peinture offre un espace de réconciliation durable entre l'être humain et son environnement.
Bibliographie
- Coquet, Jean-Claude (1997), La quête du sens, le langage en question, Paris : PUF.
- Collot, Michel (2011), La pensée-paysage, Paris : Actes Sud.
- Deleuze, Gilles & Guattari, Félix (1980), Mille plateaux, Paris : Minuit.
- Fontanille, Jacques (1998), Sémiotique du discours, Limoges : PULIM.
- Merleau-Ponty, Maurice (1961), « L'œil et l'esprit », Les Temps Modernes.
- Westphal, Bertrand (2011), La géocritique : réel, fiction, espace, Paris : Minuit.
For Researchers & Institutions